P#3 | Julien Lescoeur | Photographie / diasec sur dibond | 80 x 110 cm | Ed 5 + 2 e.a

U-J#2 | Julien Lescoeur | Photographie / diasec sur dibond | 80 x 120 cm | Ed 5 + 2 e.a


P#3 | Julien Lescoeur | Photographie / diasec sur dibond | 80 x 110 cm | Ed 5 + 2 e.a

U-J#2 | Julien Lescoeur | Photographie / diasec sur dibond | 80 x 120 cm | Ed 5 + 2 e.a

 

 

« Pour la première fois je sentis qu'il allait arriver quelque chose d'étrange, de nouveau. Il me sembla qu'il faisait froid, que l'air s'épaississait, que la nuit, que ma nuit bien-aimée, devenait lourde sur mon cœur. » C’est avec ces mots que Guy de Maupassant décrivait dans sa nouvelle La nuit, l’angoisse naissante d’un personnage qu’une errance sans but amenait dans un dédale de rues que seules l’absence de corps et l’omniprésence de la pénombre rythmaient. Une flânerie urbaine, nocturne et hivernale expérimentée par beaucoup et qui souvent fait s’égarer les pas et l’esprit. C’est peut-être pour cette raison que la photographie de Julien Lescoeurs semble flotter entre une étrange familiarité et une inquiétante étrangeté. Non pas que l’on connaisse ces architectures spectrales comme sorties d’un néant, ou encore ces souterrains immaculés à la lumière trop diffuse pour appartenir au réel que l’artiste capture. Mais ces endroits photographiés apparaissent comme tirés d’une mythologie cinématographique et littéraire, entre déjà-vu filmique, ecmnésie de papier et onirisme de pellicule. Ils dépeignent ce qui apparait à ceux dont les vagabondages sont nocturnes.

Au format imposant et à la texture lisse propre au plexiglas du diasec, ces tirages semblent tous provenir d’un même endroit, d’un lieu dénué de toutes charges affectives, d’un lieu de passage ou de transit. Finalement, une zone de non-lieu, une Interzone comme les nommes l’artiste. Cette Interzone, où certains détails esquissent le passage spectral de ce qui ne peut être vu, laisse deviner la présence de fantôme davantage que celle de l’humain. Car ce lieu peuplé de station-service, de parking en sous-sol et de portail en fer rouillé l’est aussi par des entités. Et les rares silhouettes humaines visibles ne se montrent que capuchées, couvertes d’ombre, sans visages. Renvoyant le spectateur à l’image qu’il se fait de la mort et donc à l’absence de vie, cet ersatz du trépas, cet état purgatorien qui fait de l’entité un être de transit, caché par la pénombre, mais aux yeux toujours avides de ce qu’offre la nuit à la ville.

Julien Lescoeur offre à travers ses photographies la vision d’un purgatoire urbain où l’attente forcée, la carcérale liberté, de par l’ennui qu’elle procure, encouragerait les spectres à user du seul sens qu’il leur reste : la vue. Et leur regard se penche sur les détails d’un urbanisme qui, abandonné de vie, ne l’est ni de la ligne, ni du lumen.
Car cette rigueur créée par les entrecroisements rigoureux de lignes et de diagonales qui bâtissent les villes forme un décor qu’on devine animé d’une instable tension et d’un insatiable besoin de lumière.
Dans sa volonté de dépeindre la trop nette froideur de la ville, de montrer ce que voient les fantômes, on imagine que l’artiste ainsi que le personnage de Maupassant semblent chercher la même révélation, la même épiphanie, la suite logique de l’errance : un aller simple pour l’absence.

Antoine Cantiny