La ville, monstre de bitume et de béton a, dans son insatiable besoin de s'étendre, engloutie le relief des territoires qu'elle s’est accaparé. Ne laissant plus qu'alors la possibilité de hauteur aux bâtiments qui la composent. Constat frustrant pour ceux qui, emprisonnés des métropoles, n'aspirent qu'à l'effort de l’ascension montagneuse. 

En manque d'élévation, Bertrand Planes et Émilie Mazeaud ont pris parti, pour le projet City Summit, d'inventer des montagnes en réinventant la topographie urbaine. S’imaginant d’impossibles constructions qui culmineraient à plusieurs kilomètres d’altitude. Car dépourvus de sommets à conquérir, ils vont chercher ceux que cache la ville. S'attaquant cette fois-ci au mont Olympe, ou plutôt à sa représentation batîmentaire, ils franchissent les paliers comme on atteint des cimes.  992 étages bétonnés de la tour du Novotel Paris Tour Eiffel. C’est ce qu’il faut enjamber pour gravir l’équivalent des 2917 mètres de roche du mont Olympe.

On pourrait croire que dans ces conditions, l’expérience de la marche, cantonnée à l’étroitesse d’un espace redondant, ne serait qu’une copie automatisée de la cadence hésitante de celui qui foule les montagnes. Mais le geste de la marche, dicté par la répétition des escaliers, se fait pourtant le même que celui de l'alpiniste, pas à pas. Les foulées sont les mêmes dans cette randonnée urbaine où les cairns –ces tas de pierres empilés guidant le marcheur en montagne- sont ici remplacés par d’insignifiants détails que la récurrence du passage dévoile. Récurrence, car la hauteur d’un bâtiment ne peut évidemment pas rivaliser avec celle de la montagne grecque. Et il a fallu à l’artiste gravir 32 fois cet immeuble pour y trouver une équivalence.

Cette élévation, topographiquement mensongère, tranche pourtant avec la véracité d’un effort qu’aucune vue ne peut apaiser. Car il est question d’une montée claustrophobique dans les cages d’escalier d’un hôtel où les lumineux panoramas, propres aux décors montagneux, sont remplacés par d’incessantes cages d’escalier qui n’ont comme astre qu’un néon. Et il n’y a pas de récompense picturale, pas d’admirable belvédère lorsque l’on pose enfin le pied sur la plus haute pierre de l’édifice. Juste l’aboutissement d’une ascension personnelle où le paysage, caché et gâché par les parois de parpaing, ne peut être que mental, issu d’un imaginaire subjectif.

Mais une objectivité opère pourtant. Car au moment où l’artiste, connecté et relié à un ordinateur, avale inlassablement les mètres, ceux-ci ainsi que leur équivalence en hauteur, sont retranscris sur le témoin impartial des paliers parcourus, un écran d’ordinateur. Ces exactes informations qui contrastent avec l’ersatz d’élévation, cette ascension virtuelle, peuvent être consultées dans une suite du 31 étage, transformée pour l’occasion en lieu d’exposition.

La performance ne suffisait pas à l’artiste, il fallait pouvoir se faire une idée du chemin parcouru vers les hauteurs. En résultent des représentations fantasmées de ce qu’équivaut la taille du mont Olympe. Des photographies remodifiées, rectifiées, des pourtant imposants, mais encore trop petits immeubles. Des images retouchées qui, selon les mots de l’artiste, sont « légitimées par l’effort physique qui a été fait. » On pourrait presque voir, à travers ces images, la volonté de transformer par la marche un encore trop bas bâtiment en un gratte-ciel au sommet inatteignable, qui n’existerait alors plus seulement dans l’esprit de celui qui accumule les étages. Celui qui, par un simple, mais constant effort, construit une cartographie faussée de l’élévation des cités.

Au final, le projet City Summit pose une question, le genre de celle qui cherche à réinventer l’aventure : Comment peut-on, dans un monde où chaque parcelle terrestre a été vue ou visitée, où chaque mont du monde a déjà été foulé, réussir à déjouer le déjà-fait, le déjà-vu ? Peut-être tout simplement en se faisant l’expéditionnaire de zones fictionnelles.
Bertrand Planes, explorateur de terres illusoires, en jouant d’analogie entre nos Babel modernes et d’anciens monts sacrés semble répondre à cette question. En découle une épopée contemporaine qui ne s’est faite que pas à pas, foulée après foulée, marche après marche. Et il en faut beaucoup pour atteindre l’Olympe. Exactement 61440.

Antoine Cantiny